65 - Géraldyne Prévot-Gigant - L’automaltraitance émotionnelle

This is a recorded interview (French) with Géraldyne Prévot-Gigant about her book "L'automaltraitance émotionnelle". She defines emotional self-mistreatment broadly (internal dialogue of judgment, self-limitation, repeating harmful choices), names concrete manifestations (she lists "16 signs" in the book), links individual dynamics (internal critic, childhood origins, trauma) with societal factors (gendered expectations, domination), compares passion and limérance (immérence) to addiction-like processes, and outlines recovery steps focused on a decision to change, self-care (auto-bien-traitance), self-compassion, gratitude, and boundary-setting.
Bonsoir, bonsoir Géraldine.
Bonsoir Guillaume.
Alors, on se retrouve à nouveau avec grand plaisir pour parler de ton dernier livre qui s'intitule « L'automaltraitance émotionnelle » et qui est paru tout récemment chez Errol. C'est un livre que j'ai trouvé très intéressant et surtout j'aime beaucoup ce concept d'auto-maltraitance parce que finalement on reçoit des patients qui sont malheureux à un titre ou à un autre et qui ont de bonnes raisons en général pour l'être et dans tout ça, c'est vrai, il y a une part d'auto-maltraitance. Est-ce que tu peux nous dire un petit peu ce que tu as nommé comme ça ?
L'auto-maltraitance, c'est toutes ces actions que nous allons mettre en place pour nous faire du mal. Ça n'est pas seulement de l'auto-sabotage. Je souligne toujours ce point parce que quand on dit auto-maltraitance, tout de suite, on va penser à autosabotage. Mais en fait, l'autosabotage, c'est quand on est dans un élan plutôt positif et qu'à un moment donné, on va se tirer une balle dans le pied, faire ce qu'il ne faut pas, faire l'erreur fatale qui fait tout s'effondrer ou en tout cas, qui cassent l'élan de ce qui était jusqu'alors assez positif pour nous. L'automaltraitance émotionnelle, c'est bien sûr est inclus l'autosabotage, Mais c'est aussi et surtout une façon d'être avec soi-même. C'est s'auto-maltraiter, psychiquement, émotionnellement, et ça passe par un dialogue interne. fait de jugements, de critiques, parfois de regards accusateurs. Ça peut aller jusqu'à des dialogues internes injurieux dans certains cas. Ça va être l'autocritique, l'autolimitation, c'est-à-dire se limiter, réduire la voilure en fait dans ce qu'on entreprend, dans les relations, dans ce qu'on imagine, dans ce qu'on dans ce qu'on crée dans la vie, ça va être se mettre dans des situations qui vont être nocives pour nous, ça va être faire des mauvais choix de partenaire, de collaborateur, de job, de lieu de vie. Quand des personnes sont dans un une auto-maltraitance émotionnelle récurrente, ce sont des personnes qui font toujours les mauvais choix, ou régulièrement qui vont faire les mauvais choix. Et on connaît autour de soi un ami, une amie, où on dit « ben tu vois, il y a un truc ou un autre à choisir et forcément elle va choisir ce qu'il ne faut pas ». Donc ce sont des personnes qui font toujours les mauvais choix, se retrouvent dans des difficultés, et donc la vie est laborieuse, la vie est douloureuse, et ça crée aussi un enfermement. Pourquoi ? Parce que quand nous constatons en fait que la vie est douloureuse, laborieuse, qu'on n'a pas de chance, que rien ne va, qu'on est entouré de personnes qui nous font du mal, et bien ça va détériorer notre estime de nous-mêmes. Notre estime de nous-mêmes étant détériorée, ça ne va pas arranger le processus, ça va alimenter le processus d'automaltraitance émotionnelle. Donc l'automaltraitance émotionnelle, c'est vraiment au niveau mental, au niveau émotionnel, c'est toute une configuration psychique qui nous complique l'existence, voire entretient une forme de souffrance.
Oui, alors tu montres effectivement, c'est très riche. Et d'ailleurs, à ce sujet, je voudrais dire que ton livre explique vraiment point par point tous les aspects de l'automaltraitance. Tu commences vraiment par définir selon ce dont il s'agit et cette définition elle prend du temps parce que comme tu viens de le dire l'automaltraitance elle a de nombreux aspects que tu détailles à chaque fois très bien tu dis même qu'il y a 16 signes d'automaltraitance émotionnelle donc ça, ça permet au lecteur ou à la lectrice de voir si effectivement elles se retrouvent ou ils se retrouvent là-dedans. Je m'aperçois en parlant que j'utilise le féminin comme tu l'as fait tout à l'heure. Est-ce que tu dirais que l'automaltraitance c'est plus féminin que masculin ?
C'est vraiment une question que je me.
Pose.
Je reçois plus de femmes en consultation. Je suis aussi mon propre cobaye, bien souvent. Je m'interrogeais là-dessus et pas plus tard que ce matin. Peut-être que nous sommes tous concernés par l'automatisation émotionnelle à petite dose ou à grande échelle. Ça se manifeste aussi au quotidien pour nous tous. De toute façon, ça fait partie de notre vulnérabilité d'être humain. Ensuite, ça va être plus marqué suivant nos profils de personnalité, suivant ce que nous aurons travaillé ou pas au niveau psychologique. Après, il y a des... Il y a vraiment un panel très large de la manifestation de l'automaltraitance émotionnelle. Je pense que chez les hommes, c'est peut-être moins visible, plus intérieur. Je pense à certains hommes qui sont assez champions du monde dans l'autoculpabilisation, qui est un des aspects de l'automaltraitance. émotionnelle, je pense que ça se voit peut-être moins, ça s'entend peut-être moins, il n'en parle peut-être pas forcément, mais nous sommes tous concernés, hommes et femmes. Cependant, je pense que notre société vient aussi alimenter des systèmes d'auto-maltraitance émotionnelle. Et ce qui a vraiment motivé l'écriture de ce livre, ce qui m'a motivée, c'est de pouvoir apporter un éclairage différent, non culpabilisant et porteur d'espoir. Et aussi parce que je suis convaincue que plus on s'auto bien traite, plus on est dans un amour de soi, plus nous contribuons à un monde meilleur. Gandhi l'a dit avant moi. Soyons le monde que nous voulons voir s'incarner, exister. C'est ça, en fait. Quand je commence une réconciliation avec moi-même, je n'ai pas le même rapport aux autres. plus je suis dans la séparativité avec moi-même, plus je vais être séparée des autres, moins compréhensive, moins compassionnelle. Et pourquoi je fais ce détour ? C'est parce que je trouve que dans notre société aujourd'hui, il y a beaucoup de choses qui alimentent l'automaltraitance émotionnelle. Il y a un discours ambiant, il y a une éducation, des injonctions et qui vient accentuer le trait pour peu qu'on ait déjà un terrain de cet ordre. Je pense qu'au niveau sociétal, au niveau de la société, il y a aussi quelque chose d'important concernant la bien-traitance des autres et notre auto-bien-traitance. Et les femmes sont certainement plus exposées à la culpabilité, on les culpabilise davantage, et c'est ce qui me fait dire que probablement les femmes sont peut-être majoritairement concernées, mais je dirais que c'est peut-être plus visible. Ça demande en tout cas, c'est une question qui me taraude depuis que j'ai fini le livre. Je ne comptais pas parler de la dimension sociale dans cet ouvrage parce que j'étais limitée à un certain nombre de pages. Mais depuis que le livre sort et que je parle de ce livre, je m'interroge beaucoup sur Je me dis que ça vaut vraiment le coup d'aller creuser la question homme-femme et société, tous ensemble, avec cette problématique d'auto-maltraitance, parce que nous sommes dans une société hyposensible. et donc assez violente. Et je suis convaincue qu'il y a une interaction entre nous, individus, et le collectif. Nous insufflons à notre petite échelle un certain nombre d'informations, mais nous subissons aussi beaucoup d'informations venant du groupe, du collectif, de notre pays, que ce soit notre quartier jusqu'à le monde entier presque.
Tu viens de parler d'amour de soi, et juste avant, en répondant à la question précédente, tu as parlé d'estime de soi. Quelle est la différence que tu fais entre ces deux aspects ?
Selon moi, l'estime de soi, c'est l'estime que nous nous accordons, c'est-à-dire quelle valeur nous avons à nos propres yeux, comment nous nous estimons, et c'est une forme de valeur que nous allons nous donner, d'évaluation à nous-mêmes. le sentiment de valoir le coup, d'être quelqu'un de bien. Voilà, c'est ce qui est de l'ordre de l'estime de soi. L'amour de soi, c'est comment on va être en relation avec soi. L'estime de soi, c'est ce qu'on estime de soi, ce qu'on estime être, C'est aussi quelque chose qui peut être de l'ordre de l'amour propre. Mais l'amour de soi, c'est la façon dont on va être en relation avec soi. C'est comment on va se regarder, comment on va se traiter, comment on va se comprendre, comment on va aimer toutes les parties de notre être, et c'est vraiment pas facile. Comment on va aussi porter un regard compréhensif sur qui on a été, nos erreurs, le personnage qu'on a été dans le passé. Il y a des aspects de nous que parfois on n'aime pas regarder. de notre passé. L'amour de soi, c'est se dire, j'ai été cette personne et si je n'étais pas passée par là, je ne serais pas celle que je suis aujourd'hui parce que j'ai appris, parce que la vie m'a appris. L'amour de soi, c'est être dans un regard aimant, c'est être un bon parent pour soi, c'est prendre soin de soi comme on prend soin de son amoureux, de son meilleur ami, de son enfant, d'un enfant. C'est être dans cette douce vigilance qui nous permet de faire les bons choix, de laisser rentrer dans notre vie des personnes qui seront bonnes pour nous. C'est être dans cette douceur avec soi. C'est le contraire de la recherche de perfection, c'est le contraire de la pression qu'on peut se donner, c'est le contraire de quand on s'engueule parce qu'on trouve qu'on n'a pas bien fait, quand on ne supporte pas d'avoir fait des erreurs, quand on ne supporte pas d'être imparfait. C'est l'opposé. La mort de soi, c'est se dire « ok, je fais des erreurs, je suis un être humain, je suis fragile, parfois vulnérable, et puis d'autres fois je suis super forte, je ne fais pas tout parfait. Et c'est OK parce que je suis un être humain et je n'attends pas de moi d'être dans cette performance. On est parfois dans la performance d'être quelqu'un de bien, d'être un humain super humain, de faire toujours des bonnes actions, suivant les valeurs qu'on a. Et on peut se faire du mal aussi à attendre de soi une perfection. une noblesse d'âme, une noblesse d'action. Je dis ça, j'ai mis beaucoup, beaucoup, beaucoup de temps. Enfin, je crois qu'on écrit vraiment les livres qui nous concernent ou qui nous ont concernés à un moment donné. J'ai été dans l'automaltraitance émotionnelle, je le suis encore parfois à petite échelle, c'est encore là. Et m'aimer, c'est embrasser, c'est ces comportements que je peux parfois avoir en me disant « c'est ok ».
Tu parles du petit dictateur.
Le petit dictateur intérieur.
C'est vrai qu'on a facilement en nous un critique, on n'a jamais fait suffisamment, on n'a jamais été assez bien, je ne sais pas quoi. tout ce qu'on veut quoi, ça peut concerner tellement d'aspects de la personnalité. Et là on est vraiment dans l'auto-maltraitance pour le coup.
Oui, c'est un des aspects avec l'auto-culpabilisation et aussi les mauvais choix de partenaires, ces trois pôles-là qui m'ont interpellée et qui mis en mouvement dans la réflexion et amené à ce livre. Et le petit dictateur, ce qu'on appelle en psychanalyse le surmoi, cette voix autoritaire à l'intérieur de soi qui prend soudain ou qui a toujours pris beaucoup trop de place. Ça, c'est vraiment un gros problème parce qu'au quotidien, pour chacun d'entre nous, quand on est en prise avec cette dimension, c'est qu'en effet, tout est passé au peigne fin en termes de critique. Ce n'est jamais assez bien. C'est les « il faut », les « je dois », « ce n'est pas assez ». Et donc, c'est une forme de harcèlement avec soi-même qu'on met en place. Et bien souvent, les personnes ne s'en rendent pas compte parce que le petit dictateur prend souvent en racine, dans notre enfance, au contact d'un parent qui lui-même a été hyper exigeant, ou très autoritaire, ou un représentant adulte qui a été proche de nous dans notre éducation, et en fait on a mis à l'intérieur de soi, on a internalisé cette représentation d'autorité, et on reproduit, parfois on reproduit la maltraitance, c'est-à-dire qu'on peut avoir eu un parent extrêmement autoritaires, voleurs avec des violences verbales ou physiques. Et on se retrouve finalement, par loyauté inconsciente et par reproduction inconsciente, à se faire subir des petites maltraitances quotidiennes. Et on prolonge en fait la maltraitance ou la violence qu'on a pu recevoir dans l'enfance. comme on était immergé dans ceci et que c'est en soi, on ne s'en rend pas compte. On peut s'en rendre compte au détour d'un livre, celui-ci ou un autre, dans la rencontre avec un praticien, un thérapeute dans l'espace thérapeutique, on va s'en rendre compte. Mais avant cela, ce sont des automatismes, un dialogue intérieur particulièrement violent, et qui peut faire beaucoup de dégâts jusqu'à ce qu'on s'en rende compte.
Tu es en train de parler des raisons pour lesquelles j'ai déjà conseillé ton livre à plusieurs de mes patients.
Merci, merci pour eux surtout.
Tu dis quelque chose qui pourrait sembler un peu étrange, Finalement, quand on est dans ce processus d'automaltraitance émotionnelle, il y a un domaine dans lequel on se fait du mal, mais alors avec une puissance extraordinaire, et c'est le domaine de l'amour.
Déjà, en choisissant des partenaires qui ne nous correspondent absolument pas, Par exemple, pour le cas des relations toxiques. En tout cas, quand on dit qu'ils ne nous correspondent pas, c'est-à-dire qu'on peut être amené à choisir exactement le partenaire qui va nous faire vivre une forme de répétition de notre drame intérieur et originel, je dirais presque. Et puis, on peut, suivant les profils, être dans une hyper-exigence avec soi-même, par peur de perdre l'autre, pour être sûre qu'il continue de nous aimer, et sans vouloir soi-même de faire trop ceci, de ne pas faire assez cela. Donc là, on va être dans une auto-culpabilisation permanente, une hyper-exigence aussi avec soi-même, convaincue qu'il faut être parfait pour avoir l'amour, ou garder l'amour, ou mériter l'amour, au choix, suivant là où on en est. Et c'est valable aussi en amitié. En amitié, on peut être aussi dans des systèmes de codépendance. On peut s'auto-maltraiter en choisissant des partenaires amoureux ou amicaux qui vont nous faire du mal. C'est aussi une façon de se faire du mal que de choisir les personnes qui vont au final nous faire du mal, mais on ne le sait pas consciemment au départ. Et on peut aussi, quand on est dans un certain système relationnel, s'imposer de rester dans une relation qui nous détruit, c'est aussi une forme de maltraitance. pour plein de raisons, on va se raconter des histoires comme ça peut changer, ou bien s'affubler la responsabilité du dysfonctionnement de la relation en pensant que c'est soi, alors que c'est pas tout noir, tout blanc, c'est pas un qui est formidable et l'autre qui est absolument pas formidable dans le couple. Et ça, c'est vraiment typique de l'automaltraitance émotionnelle que de rester dans des relations où on n'est pas heureux, où on se reproche beaucoup de choses et où on subit aussi beaucoup de choses. C'est aussi une forme d'automaltraitance émotionnelle.
Est-ce que tu dirais que dans un couple qui va mal, avec de bonnes raisons pour ça, la femme en particulier, qui se dit non, non, non, mais il faut que je reste parce que sinon mes enfants vont être malheureux du fait qu'on se sépare, est en train de pratiquer d'autant plus la traitance émotionnelle.
Bien sûr. Il y a plusieurs raisons qui activent cette justification « je reste pour les enfants ». Ça peut être la peur aussi de l'après, parce que c'est assez effrayant, surtout si on est resté 25 ans, 27 ans, 30 ans dans une relation. Ça peut être aussi qu'on ne s'aime tellement pas, qu'on doute pouvoir vivre une relation épanouissante et être heureux ou heureuse, puisque là on parle d'une femme qui serait dans cette situation, et donc comment est-ce que je pourrais demain vivre des lendemains qui chantent, rencontrer un être qui, lui, me respecte lui-même et avec qui je serai heureuse, ça n'est pas possible. Donc, comme disent souvent, j'imagine que tu l'entends aussi, les patients, On sait ce qu'on laisse, mais on ne sait pas ce qu'on gagne. C'est une expression comme ça que beaucoup de gens disent tellement ils ont peur du lendemain et surtout tellement cette phrase, je trouve qu'elle dit beaucoup sur la conviction que demain, est redouté, on redoute donc ce lendemain. Mais il y a aussi un présupposé qui dit que ce lendemain, il ne va pas être joyeux. Pourquoi est-ce que je vivrais quelque chose de formidable ? Donc, ça renvoie au rapport à soi-même totalement inconscient, à l'estime de soi, à l'amour de soi, et à beaucoup de croyances aussi concernant ce qu'on mérite. ou ce qu'on ne mérite pas, ce à quoi on a droit, pourquoi nous on y aurait droit. C'est pour les autres. L'amour, c'est pour les autres. Le bonheur, c'est pour les autres. Et on sait quand on interroge les personnes, mais qu'est-ce qu'ont les autres pour qu'eux, ils méritent l'amour ? Si on reprend les termes, les personnes ne savent pas répondre. Ou alors elles vont dire, ils sont mieux que moi. Ça dit tout de la relation à soi-même, du non-amour de soi, de la mésestime de soi, qui a pu être aussi détériorée par une relation de couple nocive, toxique. Et donc, ces peurs, ces doutes, ce non-amour de soi, parfois l'emprise aussi, font qu'on va rester dans un espace qui ne nous fait pas de bien du tout, du tout, du tout.
Alors, tu détruis quelques mythes au passage.
J'adore.
Oui, je sais bien.
J'adore ça.
Celui de la passion. Oui, tout à fait. Pourquoi ce n'est pas bien, finalement, la passion ?
Parce qu'elle nous fait bien souvent accepter l'inacceptable. Parce qu'elle a été beaucoup romantisée, surtout auprès des femmes. Dans les fictions, la passion est romantisée. J'ai été jeune adulte dans le... Moi, je disais je suis amoureuse de l'amour. Parce qu'en fait, j'ai été biberonnée à des fictions, cinéma, livres et pas forcément des trucs à l'eau de rose, de la bonne qualité fictionnelle, mais bien typique de notre époque. Et j'ai été biberonnée à la valeur passion, c'est-à-dire qu'un amour a de la valeur, c'est-à-dire c'est du vrai amour s'il y a quelque chose de passionnel dans la relation. Et on sait bien que la passion est très souvent pathologique, que c'est en fait une version pathologique de l'amour. En tout cas, c'est surtout c'est l'activation de certaines problématiques et de certains profils psychologiques. Il y a des personnes qui vont s'engouffrer dans des relations passionnelles, tout comme on plonge dans la drogue et qui font sniffer de la passion, comme on sniffe des rails de coke ou qu'on s'enivre d'alcool. On est à la recherche de ces états aussi très particuliers qui amènent parfois dans des états dissociatifs, qui sont des échos. J'en parle dans le livre à un moment donné, des échos à des traumas. Je tenais à le souligner pour expliquer que l'auto-maltraitance émotionnelle, contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, ce n'est pas aimer se faire du mal. Parce que beaucoup de gens pensent ça, et les personnes qui s'auto-maltraitent le pensent aussi. C'est une tentative, en fait, d'aller mieux, paradoxalement, mais c'est le mauvais moyen. Et la passion fait partie des addictions qu'on peut mettre en place pour... s'auto-maltraiter, mais on ne le sait pas, et on s'engouffre dans des relations où on va s'oublier, où on va revivre peut-être des traumas, et on va parfois être dans une abnégation de soi, parce que comme on ne s'aime pas l'autre, on existe à travers l'autre, comme dans la dépendance affective. et on va se perdre dans ces relations-là, parfois jusqu'à perdre la vie.
Ça c'est le cas des féminicides.
Qui est selon moi systémique et sociétale. Et comme la culpabilité et l'auto-culpabilité est là, particulièrement dans notre société, on est dans une société culpabilisante. Ce que j'ai observé chez les personnes que j'accompagne, c'est que la répétition de relations toxiques vient saper l'estime de soi des personnes qui en sont victimes. et brisent de plus en plus leur estime, et c'est ce qui les enferme encore plus dans un système où elles cherchent à se prouver qu'elles peuvent aimer et être aimées, et que tout peut aller bien, et systématiquement elles vont retomber dans des relations qui vont les détruire. Parce qu'il y a un système sociétal, il y a une domination masculine, il y a des profils spécifiques d'hommes qui sont dans ces dimensions destructrices, et pour peu qu'on ait soi-même toute une histoire des modèles parentaux, peut-être des maltraitances psychologiques ou physiques, etc. Ça va nous fragiliser et on va être amené à être exposé à ce type de passion, de relations addictives, de relations toxiques, de relations destructrices. Et en fait, on ne le sait pas, c'est pour ça que j'insiste vraiment sur le fait que c'est inconscient, mais que c'est indispensable d'en prendre conscience pour arrêter ce système et là pouvoir s'embrasser, s'aimer suffisamment pour se sortir de cette spirale qui est très psychosociale. C'est individuel, il y a des raisons, des explications pour chaque individu, mais ça ne repose pas uniquement sur la psychologie de l'individu, il y a aussi tout un système sociétal et des rapports humains de domination.
Tu as introduit aussi des mots peu usités. Comme par exemple le concept de l'immérence. Qu'est-ce que c'est finalement la l'immérence ? Et en quoi est-ce que c'est si différent de la passion ?
C'est un comportement obsessionnel où on va s'amouracher d'un individu, d'un être. Très souvent dans la l'immérence, ça n'est pas réciproque. Parfois l'autre ne le sait pas. Et d'ailleurs, moins c'est réciproque et plus l'admirance va être prononcée. Donc c'est une pensée obsessionnelle sur la tonalité de l'amour. où on va s'amouracher de quelqu'un, où on va ne penser qu'à cette personne, où on va rêver de cette personne, où on va respirer de cette personne, où on va imaginer ce qu'on pourrait vivre avec cette personne. Cette personne va envahir tout notre esprit. Et voilà, il y a vraiment quelque chose qui est très obsessionnel. Et la personne qui souffre de l'immérence, en fait, elle surinvestit quelqu'un pour plein de raisons. Après, c'est différent en fonction de l'histoire de chacun. C'est une variante, en fait, de la dépendance affective. C'est passionnel aussi, mais finalement très seul. C'est très souvent les personnes s'amouragent de quelqu'un, s'emballent pour quelqu'un, un collègue de travail, un ami, quelqu'un qu'on croise, le serveur de la brasserie où on va tous les jours. et les personnes peuvent se perdre là-dedans parce qu'en fait elles sont dans une sorte de bulle algorithmique où elles se racontent une histoire, elles fantasment une relation amoureuse, elles vont même parfois jusqu'à trouver des indices qui leur prouvent que l'autre a aussi des sentiments, alors qu'autrefois, ça n'est pas le cas. Et ça peut virer vraiment à une obsession telle qu'on se perd, en fait, plus rien d'autre n'a d'intérêt. Et donc, c'est une autre forme d'addiction aussi, finalement. on va se perdre dans la limérance comme on se perd dans une substance addictive et destructrice.
Tu fais souvent le rapprochement entre ces comportements qui sont des comportements psychiques, notre maltraitance, la limérance, et l'addiction aux produits, aux substances.
Oui, parce que Pour les personnes qui ont été victimes de trauma, pendant l'agression, il y a une dissociation où, à un moment donné, on échappe à la douleur ou à l'énorme peur. Il y a ce phénomène où ça disjoncte dans le cerveau et, en fait, on prend refuge dans un état dissociatif qui est, d'une certaine façon, confortable. Et puis ensuite, quand on en ressort, c'est terrible. Et en fait, ce que les recherches tendent à prouver en ce moment sur le trauma et les addictions, c'est que les personnes qui sont addictes à des substances ou à des comportements comme l'alimérance, dans leur addiction, alors que ça les détruit, trouvent des parenthèses de bien-être. Mais bien entendu, ces parenthèses sont de plus en plus courtes. C'est ce qui est typique de l'addiction, c'est-à-dire qu'il faut plus de doses ou plus d'intensité si c'est l'alimérance, la passion amoureuse ou l'addiction au sport aussi. En fait, la personne cherche à se faire du bien. Et vraiment, je tenais à parler de cette dimension-là, pour une fois encore déculpabiliser les personnes qui sont enfermées dans ces systèmes-là, et qu'elles puissent peut-être partager ce livre ou d'autres à des personnes qui leur disent « Pourquoi tu te fais du mal ? T'aimes ça ? » Non, je n'aime pas ça, mais c'est le seul moyen. Ça, c'est l'inconscient qui peut répondre, pas ces personnes. Ou une fois qu'on a compris le système, on peut le dire comme ça. Mais en fait, ce qu'on peut dire ou ce que ces personnes peuvent dire, c'est en fait, c'est le seul moyen que j'ai trouvé pour me sentir bien. Il y a un espace à un moment donné où je me sens bien, mais en fait, je me détruis là-dedans. Et donc, petit ou grand trauma, Les répercussions vont être l'automatisation émotionnelle. parce qu'il y a aussi tout un système de culpabilité, d'avoir été victime, consciemment ou inconsciemment. Il y a la reproduction, puisqu'on m'a fait du mal, je me fais du mal, mais je m'en veux de me faire du mal. Et ce qui est important de comprendre, c'est que c'est important de ne pas s'en vouloir, de se faire du mal, parce que ça vient alimenter le système, mais de comprendre en fait que tu te fais du mal, c'est parce que tu es en train de chercher quelque chose, tu es en train de chercher le bien-être, sauf que ce n'est pas la bonne voie. C'est pour ça que j'associe souvent la situation de l'addiction, parce qu'il y a une quête qui est de retrouver cet instant de dissociation, parce que dans la dissociation, il y a quelque chose qui s'apaise. Et donc, tout le travail, ça va être de pouvoir retrouver un espace à l'intérieur de soi qui soit un espace bien faisant, bien agréable, sans avoir besoin de la passion amoureuse, de la limérence, du sport à outrance, des addictions, de se faire du mal par quelques moyens que ce soit. Et c'est ça la voie de sortie.
C'est compliqué ça, parce que ça suppose de croire ou d'accepter que le bien-être ne se trouve pas dans l'intensité, mais dans la modération. Parce qu'en fait, ces émotions-là, elles donnent des pics énormes de sensations, sensations très fortes, un peu comme quand on va à la foire du trône, qu'on monte dans un manège terrifiant. Alors qu'en fait, le bonheur, le bien-être, c'est comme le disait Lao Tzu avant moi, c'est le bonheur, c'est la modération. Mais il faut du temps, je pense, pour parvenir à intégrer ça, il faut faire beaucoup d'expérience. Ce n'est pas simple finalement d'accepter qu'il n'y a pas besoin de vivre quelque chose d'intense, et même que l'intensité est l'ennemi du bien-être.
Absolument, je suis complètement d'accord. Il y a des personnes qui, lorsqu'on leur dit ça, ça les fait flipper en fait, parce que l'intensité est devenue leur raison de vivre d'une certaine façon. Et alors, ce que je propose dans ces cas-là, c'est la voie artistique, la danse, la musique, parce que ça mène dans des trances, en fait, dans des états dissociatifs, mais positifs. Ça, ça peut être une possibilité de pouvoir apprivoiser ce que tu soulignes, c'est un moyen de pouvoir quitter cette connexion avec l'intensité. Parce qu'en fait, dans des états, il n'y a pas seulement l'art, les expressions artistiques, mais je vous en parle parce que c'est ce que je connais. d'autres personnes pourraient trouver d'autres exemples, mais trouver des états dissociatifs, qu'ils soient dans des espaces constructifs, bienfaisants, est une façon de commencer à envisager de vivre les choses avec moins d'intensité, avec plus de profondeur. On peut ensuite découvrir d'autres façons d'être en vie, je dirais, sans passer nécessairement par la foire du trône, ces pics d'adrénaline, d'intensité. Il peut y avoir un vécu fort qui ne soit pas de l'intensité qui brûle.
C'est ça.
Qui est une flamme en soi sans avoir le feu qui nous consume. Je pense qu'on peut utiliser cette métaphore. C'est assez parlant, je trouve, finalement, parce que ça veut dire qu'il n'y a pas de feu, il y a une flamme qui éclaire. Ça n'a rien à voir avec le feu qui consume. Ça, c'est l'intensité qui brûle et il peut y avoir de la lumière Ce n'est pas forcément un encéphalogramme plat, et ça c'est tout un chemin en fait.
C'est vraiment un chemin. Souvent quand même, il faut bien le dire, assez long.
Oui.
Alors comment on fait pour sortir de l'automaltraitance ?
Déjà on s'engage avec soi-même.
Comment ?
On s'engage avec soi-même déjà, on le décide. C'est une décision à prendre quand même, un petit peu, même beaucoup. Et puis on va apprendre ce que c'est que l'auto-bientraitance, c'est quoi bien me traiter au quotidien à partir du réveil jusqu'au moment où on va se coucher, c'est quoi bien se traiter, c'est les petits gestes de tous les jours, Est-ce qu'on dort suffisamment ? Qu'est-ce qu'on mange ? Qui on voit ? Qu'est-ce qu'on s'accorde ? Est-ce qu'on ralentit ? Est-ce qu'on fait attention au stress ? À ce dans quoi on va partir encore en termes d'intensité ? Donc c'est ça, l'auto-bien-traitant, c'est savoir bien se traiter. C'est pas si simple que ça. C'est aussi l'autocompassion, c'est-à-dire avoir de la compassion pour qui on est. Comme je le disais tout à l'heure, ce qu'on échangeait sur nos fragilités, nos imperfections, nos erreurs, nos échecs, en tout cas ce qu'on nomme comme échecs, ce qu'on a vécu, ce qu'on a subi. C'est ça, c'est important d'avoir de l'autocompassion pour soi-même. Et c'est donc ça, l'amour de soi. Mais ça nécessite de faire des choix. C'est pour ça que je disais, c'est déjà décider et s'engager avec soi. Parce qu'il y a un moment donné, on va avoir à faire des choix, d'autres choix, alors qu'auparavant, on choisissait toujours les mauvaises personnes, les mauvais endroits, les mauvais jobs. ce qui nous faisait du mal. Là, on va avoir le challenge de faire des choix différents, de choisir différemment. Et d'oser choisir différemment, c'est prendre le parti de faire des choix qui seront bons pour soi. qui ne répondront pas forcément aux systèmes de compensation, à vouloir prouver, à imaginer que c'est parce qu'il faut, parce que tout le monde le fait, parce qu'on doit, mais plutôt faire des choix qui seront des choix qui nous amèneront à vivre des situations plus épanouissantes, plus douces, c'est savoir dire non à certaines personnes, c'est poser des limites, c'est dire stop à la maltraitance que les autres peuvent nous infliger, c'est dire stop au non-respect, c'est dire oui au bonheur, à des belles rencontres. Pour ça, il ne faut pas avoir peur parce qu'il y a aussi tout le trauma de tout ce qu'on a vécu et la peur de revivre à nouveau des situations difficiles. Donc, sortir de l'auto-maltraitance, c'est savoir bien se traiter à tous les niveaux, physique, se parler différemment, donc mental, être en relation avec d'autres types de personnes qui vont nous faire sentir d'autres émotions, interagir différemment, qui vont nous regarder différemment aussi, est-ce qu'ils vont aussi participer au regard que nous allons apprendre à poser sur nous ? Et c'est toute la vie, et c'est un long travail. Je pense qu'on est tous concernés par ça de toute façon, quelle que soit notre histoire finalement, parce qu'on ne nous apprend pas à nous aimer.
Oui, c'est ça. Peut-être surtout en France.
Je suis d'accord, tout à fait.
Un petit biais cognitif franco-français. Est-ce que tu dirais que la gratitude a un rôle à jouer là-dedans ?
Bien sûr. Déjà, avoir de la gratitude pour ce qu'on a vécu, ce n'est vraiment pas facile. C'est tout un chemin de se pardonner à soi, Pardonner aux autres, c'est encore une autre étape. Je ne prône pas le pardon à tout prix, mais d'abord à soi, c'est même essentiel. Parce que si on s'en veut, on est en guerre contre soi et on est nécessairement, enfin, de facto dans l'automaltraitance émotionnelle, d'une façon directe ou indirecte, voilà, ça va s'incarner comme ça. Avoir de la gratitude pour ce qui nous est arrivé c'est très compliqué quand on a vécu des choses terribles. Mais ça peut être très, très aidant d'avoir de la gratitude pour soi, d'avoir entamé un travail de psychothérapie, ou avant cela, de s'être autorisée à lire un livre, à se confier à quelqu'un de bienveillant, qui va nous orienter vers une lecture, vers un praticien. Déjà, de commencer par cette gratitude-là. avoir de la gratitude pour notre parcours de vie, ça c'est encore une autre étape, mais elle est nécessaire parce que c'est indispensable de faire la paix avec notre passé. Si on déteste qui on a été, si on ne veut pas entendre parler de celui ou celle qu'on a été quand on était mal, indépendant, dépressif, au fond du trou, on n'est pas dans cette réconciliation avec soi. Donc, avoir de la gratitude pour ce qu'on a vécu, ça veut dire qu'on a franchi cette étape qui est de comprendre que celui ou celle que l'on est aujourd'hui, c'est aussi parce qu'on a vécu tout ce qu'on a vécu. Et quel que soit ce qu'on a vécu, et quel que soit aussi le mal qu'on a pu se faire, et d'avoir de la gratitude envers soi-même, c'est se dire, voilà, j'ai de la gratitude envers moi, envers les événements qui m'ont permis de prendre conscience, j'ai de la gratitude pour moi dans ma capacité à regarder aujourd'hui les choses différemment, et ça amène à avoir de la gratitude pour notre parcours de vie. Et là, ça veut dire qu'on est en paix avec soi. Je pense que c'est probablement une des choses les plus difficiles qui soit, mais c'est complètement faisable. À un moment donné, le travail sur soi permet d'arriver à cette paix intérieure. Et cette paix intérieure, je dirais qu'elle est est-ce qu'elle est au même niveau que l'amour de soi, ou est-ce que cette paix intérieure arrive parce qu'il y a l'amour de soi ? Je pense que c'est plutôt ça. Quand on n'est plus en guerre contre soi, cette paix intérieure, elle arrive. Il y a des fluctuations, bien sûr. Parce qu'on est humain, on n'est pas parfait, on est en interaction avec un environnement, des êtres, un collectif, donc il y a des mouvements. Je dis ça parce que souvent, les personnes pensent qu'après, C'est comme ça. En tout cas, on retrouve cette paix intérieure de plus en plus rapidement, à partir du moment où cette réconciliation s'incarne de plus en plus. C'est vraiment un ressenti et c'est aussi ensuite des postures qu'on n'aura plus ou de nouvelles qu'on aura vis-à-vis d'autrui. On n'aura pas les mêmes interactions avec les gens à l'extérieur. et la gratitude permet de poser un regard bienveillant, reconnaissant, sur notre parcours de vie, sur notre quotidien, sur qui nous sommes. Et en psychologie positive, on sait aussi que ça a des vertus particulièrement thérapeutiques, que d'être à la gratitude, ne serait-ce que de l'instant, Quand quelque chose de beau se présente, une musique, un rayon de soleil, un partage, un échange, un oiseau, une poésie, la vie dans tout ce qu'elle a, à un moment donné, poétique et miraculeuse.
Merci de de parler de cette paix intérieure et puis de montrer que c'est un chemin possible. Ce n'est pas insurmontable, ça demande des efforts et surtout de la continuité dans l'effort, je pense. Mais effectivement, c'est aussi un autre porté à tous. Je voudrais rappeler vraiment le titre de ton livre, l'auto-maltraitance émotionnelle, qui est vraiment un guide tout à fait passionnant sur ce chemin vers justement une paix intérieure. Finalement, retrouver la personne qu'on n'aurait jamais dû perdre de vue, mais qui était cachée derrière tous ces déguisements autant maltraitants. C'est vraiment un très joli livre et puis un très joli sujet. Je suis très heureux d'avoir eu l'occasion de le lire et de pouvoir en parler avec toi. Merci, merci beaucoup.
Merci à toi Guillaume.
On se dit à bientôt pour un prochain ouvrage sûrement puisque tu en publies quand même assez souvent.
2026, oui c'est prévu.
Et voilà, tu vois.
Bien vu.
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