L’entretien LCL Banque Privée avec Jacques-Aurelien Marcireau

Dans cet entretien animé par Estelle de LCL Banque Privée, Jacques‑Aurélien Marcireau, CFA, co‑responsable de la gestion actions chez Edmond de Rothschild Asset Management, explique pourquoi la donnée est aujourd’hui un actif stratégique central. Il montre que l’intelligence artificielle ne peut être plus performante que les données qui l’alimentent, d’où la course des entreprises à collecter le plus de données possible. En illustrant avec Google et Meta, il démontre que la valeur économique provient de l’organisation de l’information déjà créée. Il explore ensuite le potentiel de la donnée dans la santé, notamment l’imagerie médicale, où des millions de radiographies permettent d’entraîner des algorithmes de diagnostic. Le débat s’étend à la souveraineté numérique : l’Europe, tardive face aux États‑Unis, cherche à maîtriser ses infrastructures et à garantir que des données sensibles (ex. santé française) reposent sur des clouds partiellement français, tout en évitant l’autarcie. Marcireau évoque le modèle chinois de cloud souverain comme source d’inspiration. Enfin, il élargit le spectre des usages de la donnée aux données machines, environnementales et géologiques, qui seront majoritaires dans les décennies à venir, et souligne les opportunités d’investissement que ces tendances offrent aux mandats de LCL Banque Privée.
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Bonjour à toutes et à tous. La donnée est un sujet majeur dont on parle depuis plusieurs années maintenant, mais dont l'intérêt s'est décuplé avec le développement de l'intelligence artificielle. Le volume des données à traiter est en forte progression. Par exemple, les données numériques qui transitent sur Internet ont été multipliées par 30 entre 2010 et 2020. Les sujets relatifs à la donnée sont nombreux. La sécurisation, la protection, le traitement créent ainsi des opportunités considérables. La donnée constitue donc aujourd'hui un enjeu économique et sociétal majeur. Pour en parler avec nous aujourd'hui, nous recevons Jacques Aurélien Marciro, co-responsable de la gestion actions chez Edmond de Rothschild Asset Management. Bonjour Jacques Aurélien.
Bonjour Estelle.
Alors Jacques Aurélien, en quoi la donnée est-elle un actif stratégique aujourd'hui?
Alors en quoi la donnée est un actif stratégique? Concrètement, tous les jours, vous entendez parler d'intelligence artificielle. Et concrètement, toute cette intelligence artificielle dont on parle repose sur une chose, c'est la donnée qui permet d'entraîner les algorithmes. Pour le dire différemment, un algorithme aujourd'hui ne peut pas être plus fort que la donnée sur laquelle il est entraîné. C'est le facteur limitant. D'où le fait que de nombreuses entreprises aujourd'hui cherchent à récupérer le plus de données possible pour entraîner leur algorithme. C'est pourquoi on a assisté à la multiplication des accords, notamment entre des grands groupes de presse et des géants de l'Internet. pour justement accéder aux données des premiers. Et si votre entreprise, par exemple, demain, décidait de donner accès à ces données à un acteur comme OpenAI, donc la maison mère de Tchad GPT, Tchad GPT vous donnerait, on va dire, de grosses réductions sur les tarifs pour justement vous encourager, car la donnée, pour eux, est extrêmement importante. Donc on voit bien qu'aujourd'hui, concrètement, c'est devenu un actif central. C'est un peu l'or noir du XXIe siècle.
En quoi, justement, l'utilisation de cette donnée peut-elle être créatrice de valeur?
Alors c'est vrai qu'on a parlé précédemment de l'intelligence artificielle, mais si on prend un petit peu de recul et qu'on s'interroge sur deux sociétés que nous connaissons tous très bien, Google et Meta. Meta, la maison mère de Facebook et WhatsApp et Instagram pour ceux qui ne se rappellent pas. Ces deux sociétés ne font rien d'autre qu'organiser l'information que nous avons créée. Google n'a pas créé Internet, Google ne fait qu'organiser les liens entre les sites. Et Facebook n'a pas créé vos amis, il ne fait qu'organiser les contenus créés par vos amis pour que vous passiez le plus de temps possible sur la plateforme. On voit bien que dans les deux cas, il s'agit d'organiser l'information créée par vos amis, les sites web créés, et ce sont deux des sociétés les plus rentables et les plus puissantes au monde aujourd'hui. Je pense que cet exemple-là suffit à démontrer le potentiel de création de valeur lié à la donnée. Maintenant, si on essaie d'aller un peu plus loin, ce sont des données de réseaux sociaux, des données personnelles, mais on peut évidemment parler du secteur de la santé, puisque la santé est vraiment l'un des domaines dans lesquels il y aura le plus de valeur créée par la donnée. On parle souvent de santé prédictive, de santé personnalisée. Ça va mettre beaucoup de temps à arriver. C'est aussi un peu le risque dans l'investissement technologique, c'est qu'on surestime à court terme l'arrivée des technologies et on sous-estime à long terme leur importance. Donc à court terme, il n'y aura pas forcément de révolution dans la santé, mais à long terme, la donnée peut créer énormément de choses. Je ferai juste un exemple très rapide. dans l'imagerie médicale. On sait tous qu'un algorithme, si on lui montre un million de chats, il peut reconnaître un chat quand on lui montre un chat supplémentaire. Mais prenez l'exemple d'un cancer du sein. Si vous lui montrez des centaines de milliers, voire des millions de radiographies, peut-être que la fois suivante, il arrivera, avec une probabilité satisfaisante, à détecter ou non la présence de la pathologie. C'est là où on voit finalement que ces technologies, cendres de la science-fiction, vont créer la valeur, mais toujours l'actif clé, c'est la donnée. Car si on n'avait pas ces radiologies, on ne pourrait pas entraîner un algorithme dessus.
Nous avons évoqué justement la donnée comme actif stratégique. Parler de stratégie aujourd'hui, c'est souvent parler de souveraineté. Peut-on justement parler de souveraineté numérique?
La souveraineté numérique, c'est un sujet clé. C'est un sujet sur lequel l'Europe a eu un réveil tardif. Si on revient un petit peu dans le temps, dans les années 2000, lors des négociations de l'accord de l'OMC, les Américains, qui malheureusement ont souvent une longueur d'avance sur nous, avaient écrit noir sur blanc que la donnée devait circuler librement. C'est d'ailleurs vis-à-vis de ces mesures-là que la Commission européenne s'est réveillée il y a maintenant quelques années avec tous les textes législatifs que l'on connaît. Et clairement, maîtriser ces données, maîtriser son architecture technologique est quelque chose d'essentiel. Alors, on ne peut pas revenir au temps béni du Minitel, parce que concrètement, on voit qu'on ne peut pas tout recréer soi-même, mais ce sera important d'avoir des points de contrôle. Et théoriquement, si on prend un exemple très concret, les données de santé des Français, par exemple, devrait reposer sur des infrastructures de stockage et sur, on va dire, une technologie au moins partiellement française, au moins qu'on maîtrise. Car le risque qu'on prend, si aujourd'hui on ne se réveille pas sur ces questions de souveraineté numérique, c'est finalement de se retrouver face à ces entreprises qui ont la puissance d'État, un peu des nouvelles compagnies des Indes, et d'être finalement à la merci de leur bon vouloir si jamais ils décident de changer leur politique d'accès, leur politique d'usage, ou si jamais il y a une perquisition qui se fait quelque part aux États-Unis. Donc on voit qu'il faut trouver le juste milieu entre assurer une souveraineté numérique, mais sans tomber dans l'autarcie, puisqu'on a besoin d'innover, on a besoin d'aller vite pour notre issue économique. Et je pense que les entrepreneurs qui nous écoutent savent qu'en effet, ils ne peuvent pas forcément attendre qu'un cloud français digne de ce nom soit pleinement opérationnel pour finalement adopter les dernières technologies. Donc, il va falloir trouver le juste milieu. Et quelque part, on peut regarder du côté de la Chine pour s'inspirer, une fois n'est pas coutume. Notamment, la Chine a réussi à développer une offre de cloud propriétaire, indépendamment des GAFAM, là où beaucoup pensaient que ce ne serait pas possible.
On vient de le voir, on associe très souvent la donnée à la donnée personnelle, mais la donnée va bien au-delà de la sphère seulement privée. Quels sont les autres domaines dans lesquels l'utilisation de la donnée peut être déterminante?
C'est une excellente question. C'est vrai que quand on pense à la donnée, on pense toujours aux données personnelles puisque c'est ce qui est le plus proche de nous. Mais si on se projette sur un horizon de 5, 10, 15 ans, la majorité des données qui vont être créées sont des données machines, voire des données qui ont lien avec l'environnement économique, voire géologique. Donc c'est vrai que la révolution de la donnée, ce n'est pas que de la publicité ciblée ou de la médecine personnalisée. Ça sera aussi des solutions contre le changement climatique. des optimisations de production. Donc on est vraiment sur un spectre qui est extrêmement large et sur lesquels de nombreuses choses restent à créer et à inventer, ce qui nous rend très enthousiastes sur l'avenir.
Merci de cet échange très enrichissant, Jacques Aurélien.
Merci de m'avoir accueilli.
Le thème de la donnée est donc un thème puissant et porteur. Nous venons de le voir, c'est un thème qui crée des opportunités d'investissement significatives. Ce thème est présent dans nos mandats. Nous sommes investis dans quelques fonds qui ont fait de la donnée et de sa gestion un de leurs thèmes d'investissement. N'hésitez pas à vous rapprocher de votre conseiller LCL Banque privée. Merci et à bientôt.
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