Les valeurs tech face à l’ouragan Trump

Jacques-Aurélien Marcireau, co-responsable de gestion chez Edmond de Rothschild Asset Management, explique comment son fonds Big Data navigue l'incertitude Trump en diversifiant au-delà des États-Unis: 50% Amérique du Nord, 22% zone euro, 14% Asie. Le fonds a collecté 1 milliard d'euros malgré la frilosité des investisseurs et privilégie les secteurs défensifs comme les télécoms.
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Bonjour Jacques Aurélien.
Bonjour Gaëtan.
Vous êtes co-responsable de la gestion action d'Edmond Rothschild Asset Management. Vous co-gérez le fonds EDR Fund Big Data que vous avez créé en 2015. Comme son nom l'indique, il investit dans l'univers du numérique et de la donnée via des entreprises majoritairement américaines. Étant donné le contexte de marché, j'ai quelques questions pour vous. Vous aurez soit 1 minute, soit 30 secondes pour y répondre. Est-ce que vous êtes prêt?
Je suis prêt.
C'est parti. Cet homme est-il votre cauchemar?
Cet homme n'est pas mon cauchemar pour l'instant. En tout cas, c'est un choc exogène de marché, c'est sûr. C'est quelqu'un qui vient tester les théories économiques, notamment sur le commerce international, et qui est vraiment venu causer des casse-têtes à tous les stratèges d'entreprise pour justement estimer l'impact de ces politiques et leur efficacité réelle.
Comment vous vous adaptez justement à la nouvelle donne de la politique américaine et aux annonces successives, parfois contradictoires, qui pèsent sur l'économie internationale aujourd'hui?
Vous l'avez évoqué, la difficulté, c'est qu'il faut se tenir au courant et actualiser nos scénarios presque jour par jour. Et aujourd'hui, il est très difficile de se faire une idée précise de l'impact économique, y compris quand les entreprises qui publient, celles qui sont cotées en bourse, nous donnent des indications assez limitées à ce stade, car elles-mêmes sont dans le flou. Donc pour nous, à ce stade, la meilleure réponse, c'est encore de faire preuve de prudence et de prendre les hypothèses les plus faibles possibles sur le scénario de croissance en 2025.
Est-ce que ça passe par plus d'arbitrage?
Oui, je pense que les sociétés qui sont très cycliques, très dépendantes du commerce international, qui quelque part faisaient leur force il y a encore quelques années, sont aujourd'hui dans des situations de faiblesse et vont devoir très vite se réorganiser. À l'inverse, vous avez aujourd'hui des secteurs ou des thématiques qui sont partiellement, je dis bien partiellement, isolés de ces thématiques de tarifs et de guerres commerciales, notamment avec la Chine. On pense évidemment au service, puisqu'on parle avant tout aujourd'hui d'une guerre commerciale sur les biens. Les services ne se sont pas touchés pour l'instant. C'est déjà un secteur partiellement isolé.
Si on regarde les géographies, votre fonds est investi à plus de 50% en Amérique du Nord, 22% en zone euro et 14% en Asie. Est-ce que c'est un peu le triangle des Bermudes, vu que ce sont des zones qui sont toutes les trois très chahutées? Est-ce que cette répartition peut évoluer?
Cette répartition allait à mettre en contexte de la répartition des indices actions monde. Les indices actions monde sont composés à 75% d'actions américaines. Donc de notre côté, nous avons le parti pris de la diversification en laissant une place plus importante à l'Europe et à l'Asie. que l'investissement classique en actions mondiales. Donc à ce titre, on est peut-être partiellement protégé d'une éventuelle récession américaine si jamais l'inflation provoquée par Trump et la perte de confiance des ménages, probable, rien n'est avère à ce stade, venait à heurter l'économie américaine ou en tout cas à bousculer son statut hégémonique aujourd'hui.
Justement, concrètement, quel a été l'impact des soubresauts des marchés sur la performance et la volatilité de votre fonds depuis le début de l'année? On a pu observer fin 2024, début 2025, un petit décrochage.
Alors ce décrochage, il est à mettre évidemment en lueur des marchés actions au sens large. Le fonds a plutôt bien résisté dans cette phase de baisse, principalement, vous l'avez noté, en raison de la présence plus forte de valeurs européennes et asiatiques qui ont moins souffert de la baisse du dollar et des marchés actions américains, ça a été un facteur d'aide, mais aussi de la présence de secteurs quelque part plus résistants. On pensera aux services de télécommunications, notamment Orange en France, des acteurs de cloud qui peuvent répondre à des sujets de souveraineté numériques européennes, des acteurs comme OVH, qui ont aidé le portefeuille à amortir cette baisse des marchés, mais on n'a pas pu l'enrayer entièrement, d'où le fait que le fonds ait baissé depuis l'habit de l'année.
Tous les mois, l'AGFI interroge 25 sociétés de gestion sur leurs allocations. Pour le deuxième mois consécutif, l'exposition aux actions diminue. Votre propre société de gestion indique être prudente sur les actifs risqués. Comment la frilosité des investisseurs sur les actions impacte votre fonds, sa collecte et sa capacité d'investissement?
La collecte depuis le début de l'année pour la maison Edmond de Rothschild Asset Management se porte plutôt bien puisqu'on a une collecte positive de plus d'un milliard, y compris sur nos gestions actions. Alors peut-être qu'il faut remettre ça en perspective du fait que déjà nous sommes un acteur de grande taille mais nous ne sommes pas un leader mondial donc on peut prospérer même si les investisseurs au sens large réduisent leur poche actions. Le deuxième élément c'est que notre gestion actions est quand même traditionnellement connue pour être conservatrice, prudente et plutôt à l'épreuve du temps. Donc c'est un contexte qui quelque part, je ne dirais pas qu'il nous profite, mais notre démarche est peut-être particulièrement adaptée à l'environnement actuel, ce qui pourrait expliquer cette collecte positive.
Votre univers d'investissement, ce sont les données, on l'a dit, cela inclut les infrastructures et le stockage, l'analyse et la modélisation, et aussi les entreprises non technologiques qui recourent beaucoup au big data. Récemment, vous avez ajouté Thales dans votre portefeuille. Jacques Aurélien, est-ce que vous cherchez à capter le rebond des valeurs défense en étirant au forceps votre thèse d'investissement ou Thales a une place du coup dans votre portefeuille?
C'est une question qui est bien amenée. Thales a déjà été présent dans le portfolio de Big Data il y a quelques années de cela. Son retour se fait à un moment où, quelque part, la numérisation, la digitalisation des armées et de l'aéronautique se fait on ne peut plus pressante. Et donc, à cet égard, la société est éligible à notre bucket dans notre poche data user, donc société non technologique, même si on pourrait dire que Thales est un acteur technologique, mais qui en tout cas apporte la technologie dans les secteurs d'activité plus traditionnels. Et c'est en ça aussi qu'on exprime la richesse du fonds Big Data. Vous avez des acteurs qui sont des pure play, des acteurs vraiment centrés sur la donnée, des NVIDIA, des NetApp et autres, mais vous avez aussi des OVH et des Thales. Et chaque fois que l'on peut faire des investissements en Europe, qui sont des investissements qui nous paraissent pertinents d'un point de vue retour sur investissement, on le fait toujours si on peut allier les enjeux de souveraineté numérique avec la performance boursière.
Et à l'inverse, vous vous êtes allégé sur d'autres valeurs. Je pense notamment à Sony récemment. Pourquoi?
Alors Sony, ça a été une très belle success story boursière. C'est aussi une entreprise qui va très bien et qui est sur le point de se séparer de sa filiale assurance. Il faut savoir que Sony est un géant de l'assurance, notamment en Asie. Et ça, ça va être un catalyste de valeur. Donc tout étant ouvert pour Sony, on a décidé de prendre nos profits. Tout va bien, même si à long terme, on peut s'inquiéter de la concurrence de la Switch 2 ou, à très long terme, d'un Spotify sur la partie label musicale de Sony, qui est un segment extrêmement rentable, mais sur lequel Spotify semble essayer de répliquer la stratégie de Netflix. et on sait bien comment c'est en train de se passer dans le domaine de l'audiovisuel.
Donc ce n'était pas une stratégie d'anticipation de ces menaces concurrentielles que vous exposez sur le long terme?
Non, parce que ces menaces-là, on les a en ligne de mire, mais elles ne sont pas encore reflétées dans le cours de bourse. D'où le fait qu'on ait eu envie de prendre nos profits sur cette belle valeur japonaise.
Merci Jacques Aurélien.
Merci à vous.
Bon, mesdames et messieurs, on est parti prendre l'air parce qu'il fait quand même très beau chez vous. On ne pourra pas dire que dans le noir, il fait moche. Il ne pleut pas tout le temps. On a parlé des produits structurés. On s'est demandé si les produits structurés étaient éthiques. Je vous pose la même question pour l'intelligence artificielle et pour le numérique en tant que tel. Est-ce que pour vous, l'IA, la tech, le big data, c'est éthique?
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