IA et voiles bousculent les flux

Dans cet épisode du podcast "Supply", les animateurs décortent trois grands axes qui transforment la chaîne d'approvisionnement. D’abord, ils analysent comment Safran a combiné un système de gestion du transport (TMS) déployé sur 57 sites avec l’IA de LogJob via KNIME pour créer un jumeau numérique capable de réduire de 60 % les kilomètres parcourus et de 30 % les émissions de CO₂, en repensant même la nécessité d’envoyer certains flux. Ensuite, ils confrontent cette puissance digitale à l’initiative Windcoop, un porte‑conteneurs à voile qui relie la France à Madagascar en 30 jours (contre 70 jours) et divise le carbone par trois, grâce à une architecture point‑to‑point qui évite les goulets d’étranglement des hubs traditionnels. Le troisième axe porte sur la digitalisation des PME industrielles : le fabricant de beurre de cacahuète Menguiz utilise Veev Software pour maîtriser l’effet coup de fouet et le S&OP digital, tandis que Coucour, producteur de friandises pour chiens, mise en place d’un entrepôt automatisé (Mecalux, Easy WMS, AGV, RFID) pour garantir le FIFO et réduire les ruptures. Les animateurs soulignent ensuite la vague de consolidation massive des prestataires logistiques (DSV‑Schenker, GEODIS, Socratis, SEVA) qui redistribue le pouvoir de négociation aux fournisseurs de services résilients. Cette évolution impose aux chargeurs de recruter des profils hybrides, illustrés par la nomination de Louise Verstraete‑Claudin chez Welldom, alliant conseil, opération terrain, gestion d’entrepôt et data. Enfin, ils projettent un futur où les jumeaux numériques et la navigation à voile fragmentent les schémas logistiques standards, créant une chaîne d'approvisionnement « liquide » et hyper‑personnalisée, adaptable à chaque contrainte instantanée.
Chapters
Bienvenue au podcast de la Supply.
Ouais, bonjour à tous.
Aujourd'hui, on va voir comment des voiles, oui, des voiles dignes du XVIIIe siècle, arrivent à battre des navires ultramodernes sur certaines routes.
C'est clair que ça paraît fou.
Et on va aussi parler de l'intelligence artificielle qui parvient purement et simplement à effacer 60% des kilomètres pour un géant industriel. En fait, l'idée ici, chaque semaine, c'est de décrypter les grandes actualités de la supply chain, de la logistique et des achats.
Tout à fait.
Il ne s'agit pas de lister l'information brute ou de faire une bête revue de presse. La mission de l'émission, c'est vraiment de prendre du recul, de faire un pas de côté.
Pour offrir une lecture très concrète de ce que ça change stratégiquement pour les décideurs et les entreprises.
Exactement. Et le contexte de cette semaine s'y prête parfaitement, tu ne trouves pas?
Ah bah, c'est une période marquée par des paradoxes qui sont fascinants, c'est clair. D'un côté, il y a une course effrénée à l'hypertechnologie. On voit des jumeaux numériques, de l'IA partout. Et de l'autre côté, on observe un retour aux sources assumé. On utilise le vent, une force naturelle qu'on croyait reléguée aux livres d'histoire.
C'est le grand écart!
Complètement. Et tout ça ne se déroule pas dans un environnement calme. Ça se passe sur fond d'une consolidation massive du marché des prestataires logistiques. Les plaques tectoniques bougent à une vitesse impressionnante.
Ça redessine tous les rapports de force. Du coup, pour le sommaire, on a 3 grands axes qu'on a repérés pour l'audience. D'abord, l'alliance inattendue entre les jumeaux numériques et la propulsion à voile pour exploser les bilans carbone.
Ça, c'est le premier point.
Ensuite, on va plonger au cœur des PME industrielles pour voir comment elles domptent la complexité opérationnelle grâce à la digitalisation.
Le fameux mur de l'exécution.
Voilà. Et on finira sur les fusions géantes de prestataires et l'évolution super importante des profils de direction qu'il faut pour gérer ces nouveaux écosystèmes. Bon, on décortique tout ça. Je te propose d'aller direct sur la décarbonation.
Allez, vas-y!
Pendant longtemps, réduire le carbone, c'était vu par les DAF, Un peu comme une taxe déguisée, ou au mieux un truc marketing.
Ouais, une contrainte réglementaire, clairement.
Sauf que là, les chiffres de Safran présentés au salon SITL 2026, ils rebattent les cartes. On parle de -60% de kilomètres parcourus et -30% d'émissions de CO2.
C'est vertigineux!
Et le pire, c'est que ce n'est pas avec du biocarburant, c'est juste de la maîtrise d'information.
Ouais, en fait, c'est un cas d'école monumental sur la puissance du network design. Depuis 2020, Safran a déployé un TMS, sur 57 de ces sites.
Le Transport Management System pour planifier les flux.
C'est ça. Ils utilisent l'éditeur Ship TFI. Donc pendant 4 ans, ils ont accumulé une donnée hyper structurée, une vraie mine d'or sur tous leurs mouvements. Et la vraie bascule, c'est quand ils ont couplé ça aux algorithmes d'IA de LogJob via l'outil KNIME. L'IA n'a pas juste cherché à faire rouler les camions plus vite, elle a littéralement repensé l'existence même des flux.
Et c'est là qu'il faut s'arrêter une seconde parce que c'est hyper contre-intuitif.
Souvent, on se dit que l'optimisation, c'est le chemin le plus court.
Voilà, aller de A à B plus vite. Mais l'algorithme ici, il se demande si le point A a vraiment besoin d'envoyer un truc au point B, en fait.
Exactement. C'est pas juste un bon GPS.
C'est la différence entre un GPS et posséder une boule de cristal qui redessine la carte pour que le bouchon n'existe même pas.
C'est une super image. L'IA repère des aberrations dans des millions de lignes Excel, genre Une pièce envoyée d'Allemagne en France pour repartir dans une autre usine en Allemagne ensuite.
Ce qui n'a aucun sens.
Bah oui. L'IA coupe ce flux et crée une ligne directe. Et en plus, elle simule des scénarios en permanence.
Genre fusionner deux entrepôts en Asie et voir l'impact sur...
Voilà, l'impact sur les délais, le stockage, le carbone. D'ailleurs, leur ambition pour 2027, c'est d'avoir un jumeau numérique complet: interconnecter le TMS, l'ERP pour les commandes et le WMS pour les stocks physiques.
Donc une réplique numérique parfaite de toute la chaîne mondiale. Tu peux tout tester sans risquer un euro.
C'est exactement ça.
Mais là où l'actu de la semaine est savoureuse, c'est quand on met cette IA surpuissante face à Windcoop.
Ah oui, le prix aux Agora Awards.
Ouais, prix spécial pour le premier porte-conteneurs à voile. Attendez, le projet Windcoop relie la France à Madagascar en 30 jours contre 70 jours pour les lignes maritimes conventionnelles.
Et en divisant le carbone par 3.
Et c'est ça que je comprends pas, je te challenge là-dessus. Comment un retour à la technologie du XVIIIe siècle peut-il battre à plate couture des navires ultramodernes qui mettent d'habitude 40 jours de transit pur?
Ce qui est fascinant ici, c'est que la clé, c'est pas la vitesse du bateau sur l'eau, c'est l'architecture globale du réseau.
C'est-à-dire?
Bah, les gros navires modernes de 20 000 containers utilisent le modèle hub and spoke.
Ils s'arrêtent dans des mégaports, transbordement?
Ouais, ils déchargent, rechargent, et les conteneurs attendent des navires plus petits, les feeders. Et ces grands hubs sont complètement congestionnés. Un bateau peut attendre des jours au mouillage juste pour accoster.
Ah, donc le temps perdu, c'est pas sur la mer, c'est au port.
Voilà. Et Wincoop, comme c'est plus petit et indépendant du fioul, ils font du point à point direct. Ils chargent en France, filent direct vers Madagascar sans passer par ces goulets d'étranglement.
C'est limpide. En fait, la leçon pour les directions achats, c'est que le transport durable, qu'il soit boosté par l'IA ou par le vent, devient plus rapide si on ose repenser les routes.
Ouais, c'est plus une contrainte écolo, c'est un avantage compétitif pur et dur.
Sauf qu'il y a une limite physique à toute cette macro-optimisation.
Laquelle?
C'est génial d'optimiser les océans, mais si l'usine à la fin n'arrive pas à suivre la cadence, tout s'effondre. Le goulet d'étranglement se déplace juste sur le quai de l'usine.
Ah bah ça, c'est le défi permanent du mid-market, le tissu des PME à CTI.
Ouais, et la guerre s'y joue avec une intensité dingue. Prenons l'entreprise Menguiz par exemple.
Le spécialiste des cacahuètes, c'est ça?
Exactement. Beurre de cacahuète, 250 collaborateurs. Ils ont une pression de dingue entre leur marque, les marques distributeurs et surtout les pics promotionnels des supermarchés.
Ah, les promos, c'est mortel pour les usines!
Et pour pas exploser en vol, ils refondent leurs prévisions et leur planification avec Veev Software. C'est littéralement une partie de Tetris avec vitesse grand V.
Ce qu'ils essayent de dompter, c'est l'effet coup de fouet.
Explique-nous un peu ça pour l'audience.
Bah imagine un embouteillage sur l'autoroute, une voiture freine sec, celle de derrière freine plus fort et deux kilomètres plus loin tout est à l'arrêt sans aucun accident.
L'onde de choc.
Oui. En supply chain, le premier coup de frein c'est une promotion en rayon. Ça crée un pic de demande soudain et ce petit pic se transforme en tsunami de désorganisation dans l'usine.
Avec des heures supplémentaires en urgence, des ruptures de matière parce que les fournisseurs ont pas anticipé et des coûts de production qui explosent.
Et à la fin, la rentabilité de la promo est détruite. D'où le déploiement d'un S&OP digitalisé, un Sales and Operations Planning, pour simuler des scénarios. L'outil te dit: vaut mieux produire maintenant et stocker un peu plutôt que de saturer les lignes dans 2 mois.
On passe de la réaction à l'anticipation lissée. Mais en parlant d'outils, le cas de Coucour m'a interpellée.
Les friandises pour chiens?
En Belgique?
C'est ça. Ils modernisent leur usine avec l'équipementier Mecalux. Logiciel Easy WMS, chariots AGV autonomes, palettes shuttle automatisées pour le séchage, des puces RFID. Je me fais l'avocat du diable, mais mettre des AGV et de la RFID juste pour des friandises pour chiens, est-ce qu'on tombe pas dans la suringénierie pour une PME?
Bah écoute, si l'on relie ça à la situation globale de la distribution, pas du tout. Le coût de la non-qualité aujourd'hui, c'est mortel. Chez Coucour, la zone de séchage demande un respect strict du FIFO.
First in, first out.
Voilà, la première palette entrée doit sortir la première. Si on gère ça manuellement avec un cariste fatigué, une palette va forcément rester coincée au fond.
Et le produit sèche trop et le lot part à la poubelle. Et c'est là que le pallet shuttle prend tout son sens. Ça retire la variable de l'erreur humaine. Les distributeurs ne pardonnent plus rien.
Ouais, la moindre rupture de stock ou si t'es pas capable de tracer un lot en cas de rappel, les pénalités logistiques te tuent.
Ça efface la marge d'une PME sur l'année, ouais. Donc cette automatisation, c'est pas de la vitrine pour frimer, c'est devenu le ticket d'entrée standard pour rester référencé.
La complexité est juste totale. Du navire maritime à la palette de croquettes, il faut tout maîtriser.
Et pour absorber cette complexité extrême, les prestataires logistiques sont obligés de muter.
Ah bah, la consolidation du marché en ce moment, elle est d'une violence rare.
C'est frénétique. DSV qui intègre officiellement Schenker France ce mois-ci, en avril.
Un vrai séisme industriel. GEODIS qui absorbe carrément ses filiales portuaires, C-Logis et XP Log, sous une même marque pour tenir le port et le dernier kilomètre.
Et on a Socratis qui rachète Philopée pour le conseil, SEVA qui gère 10 000 conteneurs en multimodal pour But Conforama.
Et c'est là que ça devient vraiment intéressant. Avec des acteurs de la taille du nouveau DSV, ou Geodis, est-ce que les chargeurs, les clients finaux, ne sont pas en train de perdre tout leur pouvoir de négociation?
Cela soulève une question importante. Les gros prestataires aujourd'hui, ils ne vendent plus juste un tarif au kilomètre ou un taux de fret. Ils te vendent de la résilience de bout en bout.
Ils veulent gérer le flux depuis l'usine en Chine jusqu'à la réserve du magasin à Paris.
Exactement, pour gommer les fameux trous noirs de visibilité quand la marchandise passe d'un sous-traitant à l'autre. Mais c'est clair que ça crée un déséquilibre de pouvoir massif lors des négociations.
Et c'est pour ça que les profils de direction côté chargeurs changent. Je pense à la nomination de Louise Verstraete-Claudin chez Welldom cette semaine.
Directrice exécutive supply chain, ouais?
Son profil casse tous les codes. Elle vient pas de la vieille logistique où on essorait les transporteurs pour 3 centimes. Elle a fait du conseil, puis la transformation des flux chez Leroy Merlin, de la direction de magasin sur le terrain, de l'entrepôt B2C et enfin la direction de la data.
Un pur profil hybride. C'est exactement l'arme anti-oligopole dont les chargeurs ont besoin.
Pourquoi selon toi?
Face à un méga prestataire qui t'arrive avec des jumeaux numériques et des PowerPoint parfaits sur son algorithme, il te faut une direction qui capte l'architecture data, mais qui connaît aussi la boue des opérations. L'algorithme peut te dire que consolider telle palette est optimale, mais si ta porte de magasin en centre-ville est trop petite pour la réceptionner, ou que tes équipes n'ont pas les bons transpalettes, le plan parfait s'effondre. Exactement. Et ça, seul un dirigeant qui a l'expérience du terrain et de la data peut le voir et tenir tête aux prestataires.
On arrive à une vision vraiment très nette de l'industrie avec tout ce qu'on vient de dire. Réduire le carbone, ça passe par des choix radicaux comme la voile de Windcoop, mais surtout par la data de Safran.
Et cette pression redescend massivement sur les PME qui doivent se robotiser pour survivre.
Oui, et face à la concentration extrême des prestataires, maîtriser sa donnée et recruter ces fameux profils hybrides, c'est vital. Donc qu'est-ce que ça veut dire au fond?
Bah, pour les entreprises, ça veut dire qu'avant d'aller négocier des tarifs, il faut auditer son architecture réseau, s'assurer que les outils de planifier internes sont assez costauds pour s'interfacer avec l'écosystème de ces méga prestataires.
Tout à fait.
Et ça m'amène d'ailleurs à une dernière réflexion assez vertigineuse, je trouve.
Vas-y, je t'écoute.
Si on combine tout, un jumeau numérique qui gomme 60% des distances et un voilier pointe-à-pointe qui va plus vite qu'un géant des mers, coincés dans un hub. Est-ce qu'on n'assiste pas à la fin pure et simple des schémas logistiques standardisés?
La fin des grandes lignes régulières fixes.
Exactement. Le futur, c'est peut-être une fragmentation hyper personnalisée. Chaque chargeur, grâce à la donnée, construira et déconstruira son propre modèle logistique à la volée, saison par saison.
Une logistique complètement liquide qui s'adapte à la contrainte de l'instant. C'est une idée géniale à laisser mûrir pour l'audience.
Ouais, ça bouscule toutes les fondations.
En tout cas, la supply chain n'a jamais été aussi stratégique qu'aujourd'hui. Merci à tous de nous avoir écoutés.
Merci, à la prochaine!
Les mouvements de fonds s'accélèrent, on se donne rendez-vous la semaine prochaine pour continuer ce décryptage. À très vite!










